Lettre ouverte à la Ville de Paris : 10 ans après, faisons vivre la citoyenneté d’honneur de la biodiversité
|
Getting your Trinity Audio player ready...
|
Une invitation à célébrer, par un nouveau chapitre, les dix ans de la citoyenneté d’honneur accordée à la biodiversité.
Magny-les-Hameaux et Hong Kong, le 27 août 2026
À l’attention de Monsieur le Maire de Paris,
Chère Ville de Paris,
Voilà bientôt dix ans que tu as accordé la citoyenneté d’honneur à la biodiversité ! Une première pour une grande ville ! Encore bravo ! Tu l’avais fait suite à deux lettres reçues à l’époque : celle de la Fondation René Dumont et la nôtre, que tu as, jusqu’à présent, laissée en suspens. Cet anniversaire est l’occasion de la mettre en lumière. Voilà six raisons pour cela :
1) Prolonger ton premier engagement
Ces deux lettres vont crescendo. Celle de la Fondation René Dumont, co-signée par une cinquantaine de personnalités du monde de l’environnement, a joué un rôle déterminant dans le vote du 26 septembre 2016. Elle portait l’espoir que cet « acte symbolique [d’attribution de la citoyenneté d’honneur à la biodiversité] contribuerait à protéger l’ensemble du vivant ».
Notre lettre de jardiniers va au-delà du symbole. La citoyenneté d’honneur de la biodiversité est une méthode pour repenser et améliorer notre rapport au monde : notre lettre part du principe que les êtres vivants forment réellement une civilisation. Il y a dix ans, de tels propos auraient pu sembler excessifs. Aujourd’hui, ils ne le sont plus.
2) Dix années qui ont tout changé
Lorsque nous avons écrit cette lettre en 2015, le consensus scientifique sur l’origine humaine du réchauffement climatique venait à peine d’être atteint et la COP21 n’existait encore pas. Quasiment personne n’imaginait que la crise écologique était d’une telle gravité, voire ne réalisait son existence.
Aujourd’hui, c’est l’inverse. On se demande désormais tous comment stopper la crise climatique. Quant à la biodiversité, son érosion est toujours sidérante, cent fois plus rapide que lors de ses cinq grands effondrements de masse. L’excès n’est plus dans les mots, il est dans la réalité. C’est pourquoi nous pensons que notre lettre de jardiniers mérite aujourd’hui d’être discutée.
3) Tu as Darwin avec toi
Chère Ville de Paris, qu’est-ce que la civilisation ? Nous répondons que c’est la vie : une organisation d’êtres qui luttent, et tendent à se développer, ensemble.
Cette logique a Darwin avec elle. Son grand livre ne répondait qu’à la question de la place du vivant parmi le vivant, pas à celle du vivant parmi le reste. Mais il explique, dès son sous-titre, que le fondement du vivant est la lutte pour l’existence. Aussi, quand il affirme, trois chapitre plus loin, que “les variations climatiques agissent directement sur les quantités de nourriture” (c’est-à-dire la quantité de vivant, NDA) et que l’on sait désormais que le climat est une fabrication permanente de ce même vivant, on comprend que cette lutte pour l’existence n’est pas celle de gènes égoïstes entre eux, mais bien la lutte de tout le vivant contre les conditions extérieures. Cette civilisation se développe en s’aménageant une Terre habitable.
4) Une narrative scientifique avantageuse
Savoir que le vivant non humain est de notre famille entraine deux grandes possibilités : soit considérer que nous sommes, comme lui, de la nature ; soit considérer qu’il est, comme nous, de la civilisation. À l’époque de Darwin, cette seconde affirmation restait extrêmement fragile. Ni l’écologie, ni les sciences sociales n’existaient encore pour expliquer que cela ne retirait rien à l’humain, mais au contraire ajoutait à sa raison.
Chère Ville de Paris, ta lettre restante équivaut à ce second choix. Dire ou non que le vivant constitue une civilisation n’est désormais qu’une question d’auto- censure. Cette affirmation ne sort pas du cadre matérialiste et scientifique, et forme un énoncé écologique plus compréhensible. Il sort la lutte du vivant de notre impensé et distingue le vivant du non-vivant : deux choses élémentaires que le récit du vivant-nature ne sait pas faire. Le vivant-civilisation est une manière de penser notre monde qui rend la crise écologique plus facile à résoudre.
5) Un gisement théorique précieux restant à exploiter
Le vote du Conseil de Paris du 16 septembre 2016 est unique. Son potentiel est immense ! Il y a tant à dire sur sa singularité ! Mais juste un mot sur certainement sa plus grande force : ce vote amende notre vision occidentale du monde, sa notion de civilisation, sa logique rationnelle et objective, son grand partage nature/culture au lieu de s’y opposer. Pourquoi serait-ce sa plus grande force ? Parce qu’avec une pensée écologique qui ne nous oppose pas à nous-mêmes, on gagne en puissance. Et parce qu’en s’ouvrant à tout le vivant et donc aux autres, cette force reste pacifique. Elle représente un ouf de soulagement en ces temps compliqués. Cependant, pour qu’elle puisse être exploitée, il faut d’abord qu’elle soit exprimée.
Chère ville de Paris, voilà dix ans que tu t’es fait la dépositaire d’une grande idée. Célébrons cet anniversaire comme il se doit !
6) À pensée exceptionnelle, gardienne exceptionnelle.
Cette lettre de jardiniers écrite il y a plus de dix années stipule que “donner la citoyenneté à la biodiversité correspond à travailler à cette renaissance (autant littérale que pratique) du XXIe [siècle]”. Aujourd’hui, d’autres aussi appellent à un nouvel acte des Lumières avec une proposition d’amendement écologique de la Déclaration des droits de l’homme. Voilà de grandes ambitions à la hauteur de notre temps. Cependant, quelques personnes, ici ou là, ne peuvent pas les porter seules. Elles ne sont aucunement de taille.
Chère Ville de Paris, tu es la Ville des Lumières et tu es aussi depuis 2016 la grande dépositaire d’une biodiversité élevée au rang de citoyenne d’honneur. Tu es la mieux placée pour mener le débat et pour nous inviter à repenser un monde qui en a tant besoin. À travail exceptionnel, dépositaire exceptionnel. Ce rôle est à ta mesure, pas à la nôtre !
Les signataires :
Olivier Bedouelle, Président de Sauvaje – Jardiniers du Vivant, et Maire de St-Lambert-des-Bois
Michel Maruca, Jardinier
- Blog
- Michel MARUCA
- Lettre ouverte à la Ville de Paris : 10 ans après, faisons vivre la citoyenneté d’honneur de la biodiversité
Derniers articles publiés dans cette catégorie
- 9/9 – LE NATURE WRITING
- 8/9 – LES ESPACES VERTS URBAINS AVANT-GARDISTES
- 7/9 – COMMUNICATION PROPOSEE PAR VERTDECO AU CONGRES SCIENTIFIQUE ECOLOTECH
- 6/9 – RÉ-IMAGINER NOTRE RELATION À LA NATURE
- 5/9 – LA NATURALISATION DE L’INDE
- 4/9 – LE MERLE, ROI DU MILIEU
- 3/9 – PARIS PARC NATIONAL
- 2/9 – COMPRENDRE JAMES LOVELOCK, PERE DE L’HYPOTHESE GAÏA