Proposition photographique : Photographier à deux yeux ouverts
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En mars 2024, l’IUGS, l’Union internationale des sciences géologiques, a déclaré que, pour l’instant, elle rejetait l’Anthropocène. Ce vocable lui avait
été proposé pour signifier notre possible entrée dans un nouvel âge de la Terre. L’IUGS précise toutefois qu’elle n’a pas rejeté l’extension, mais seulement l’intension de ce terme. Elle reconnaît pleinement que les activités humaines impactent les mécanismes de la planète Terre elle-même, bel et
bien telles une force tellurique.
Cependant, les mots ont leur importance, et l’expression « nouvel âge de la Terre » ne convient pas. L’humanité a massivement transformé la Terre à plusieurs reprises avant la crise écologique moderne, notamment par l’invention de l’agriculture ou par les colonisations. Se servir de la grande crise contemporaine comme point d’entrée dans une nouvelle ère semble donc peu logique. De plus, rien n’indique que la crise actuelle va nécessairement se poursuivre : on ne peut pas prédire le futur. L’IUGS a ainsi indiqué qu’elle ne peut, au mieux, qualifier les transformations en cours que comme un événement.
On peut dès lors se prêter à un exercice : comment photographier ces dantesques impacts de l’humain sur Terre s’ils ne sont vraiment qu’un
évènement, autrement dit d’imaginer une esthétique post-anthropocénique. Pour ma part, je me suis inspiré de deux grands artistes : le photographe
canadien Edward Burtynsky et le peintre anglais David Hockney. Parmi les grands imagiers de l’Anthropocène, Burtynsky est peut-être le plus connu. Voilà plus de quarante ans qu’il photographie et filme les grands paysages industriels. Ces images sont aussi magnifiques qu’inquiétantes. Elles semblent rouler sur le spectateur. Elles le stupéfient, l’encamisolant et le rendant incapable de se défendre. En voici quelques exemples sur son site.
En m’appuyant sur ces photos, j’en suis venu à formuler la proposition suivante : si, comme le rapporte l’IUGS, ces vertigineux impacts humains restent de l’ordre de l’évènementiel, c’est à dire dérisoires, c’est qu’une autre force, encore bien supérieure, est à l’œuvre. Et, comme ces impacts sont dérisoires à l’échelle des temps géologiques, c’est-à-dire cosmiques, c’est probablement alors le cosmos lui-même qu’il convient de faire (ré-)apparaître. Ce que j’ai tenté.
Voici un essai :

Un pêcheur amateur attache un appât à sa canne à pêche, la nuit.

Il s’aide pour cela de la lumière émise par les gratte-ciels du bord de mer. Nous avons là une photo de style anthropocénique. L’humain semble ridiculement petit par rapport à ses propres artefacts.

Et voici maintenant la photo avec ce cosmos, symbolisé par l’océan et la nuit, pour relativiser cet anthropocène. Quelques jours plus tard, le cyclone Ditwah, gorgé d’eau comme jamais un cyclone ici auparavant, déferlera d’ailleurs sur l’île.
Voici un autre exemple, cette fois après le passage du cyclone :

Un arbre arraché par la rivière en crue et rejeté en mer est revenu s’échouer sur la plage. À l’horizon, on aperçoit le port industriel de Colombo. Il semble sombrer dans l’abîme : Ce n’est plus l’humain qui impacte la Terre, mais l’humain qui, en impactant ainsi la Terre, fait perdre le vivant, lui inclus, face au cosmos.
Techniquement, ces “photographies en mouvement” sont simplement des panoramas captés à l’aide d’un téléphone dont le mouvement n’est pas rectiligne. Que les paysages soient déformés n’est pas irréaliste. Déjà parce que le cosmos et ses masses infinies déforment bien l’espace-temps mais également, pour ce qu’explique ici David Hockney sur le supposé réalisme photographique. Il affirme que la photo dite “pure” ne l’est en réalité pas. Sous prétexte de montrer un monde objectif débarrassé du subjectif humain, la photographie pure le refoule. Le résultat est aussi simple que désastreux : repoussez l’humain du monde, et l’humain y est repoussé. C’est ce que l’on observe aujourd’hui, avec la crise écologique autant qu’avec le flot dictatorial d’images des réseaux sociaux, où l’algorithme prend le dessus. Une autre façon de comprendre ce que David Hockney a pu vouloir dire peut être de faire l’expérience de l’autoportrait d’Ernst Mach. Fermons un œil, le profil de notre nez apparait. Les deux yeux ouverts et notre nez disparaît. Cela montre que le cerveau reçoit et assemble en réalité deux images, comme s’il était muni de deux appareils photo. Au passage, il comble nos points aveugles et interprète largement notre vision, notamment celle périphérique. C’est ce que nos panoramas téléphonique peuvent faire en mode “tracking”.
Plus simplement, ces panoramas offrent un autre avantage. Leur style organique peut assez bien s’appliquer au vivant et notamment aux arbres. Nous les pensions plutôt inanimés; leurs mouvements sont ici dévoilés. Nous les pensions passifs; Ils semblent s’adapter en réalité contre le cosmos.
Voici quelques derniers exemples :

Colombo, Sri Lanka: pendant le cyclone Ditwah.

Colombo, Sri Lanka: Après le passage du cyclone.

Colombo, Sri Lanka: Après les passages du cyclone et des services de la ville.

Colombo, Sri Lanka : Collages de “tracking” panoramas
Pour conclure, j’aimerais revenir aux photographies d’Edward Burtynsky. Que l’anthropocène soit rejeté n’affecte en rien leur qualité. Elles comptent parmi les représentantes les plus abouties du courant photographique dit deadpan, que l’on peut traduire par « impassible ». Ce terme semble assez juste pour qualifier notre époque. Le défi écologique en cours a quelque chose de profondément stupéfiant. Nous sommes la troisième génération à voir ses impacts se déployer sans que notre langage puisse les nommer, ou notre cerveau en saisir l’ampleur. Face à l’incompréhension d’un tel événement, l’impassibilité est une possibilité digne et correcte. Cependant, une autre peut être celle de faire émerger un autre imaginaire. Nous pouvons montrer le vivant, coincé entre nos artefacts dystopiques et la lutte, plus vaste et plus ancienne, qu’il mène pour survivre face au cosmos.
Auteur : Michel @noplanetaeither
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